La libération toute récente de Clara Rojas et Consuelo Gonzalez m'a refait penser à Tanja Nijmeijer.
Tanja Nijmeijer ou « Eillen » comme l'appellent les Farc.
Cette jeune hollandaise, aujourd'hui âgée de 29 ans, a rejoint de son plein gré les rangs des Forces armées révolutionnaires de Colombie en 2002.
Tanja n'est pas un cas isolé. Il serait une vingtaine de jeunes européens, recrutés dans les milieux d'extrême gauche du nord de l'Europe, à combattre auprès de ceux qui détiennent Ingrid Betancourt.
C'était l'été dernier dans la jungle colombienne. Le carnet de bord de Tanja Nijmeijer était récupéré par l'armée après une opération anti-guérilla.
Fille de fonctionnaire municipal, étudiante en langue et littérature espagnoles aux Pays-Bas, rien ne prédestinait Tanja à une vie de guérillera.
Il y avait peut-être ce « côté naïf » ou cette volonté de « se battre pour un monde meilleur » qu'évoque une ancienne camarade de classe. Il y eut sûrement aussi son implication dans les mouvements de squat aux Pays-Bas et sa découverte de la Colombie lors d'un voyage linguistique en 2000.
Pour autant, ce qui a vraiment fait sauter le pas à Tanja reste mystérieux. Pour certaines sources, c'est une histoire d'amour, pour d'autres, c'est son engagement dans des ONG distribuant vivres et médicaments dans une zone de conflit et de coca, à 300 kilomètres de la capitale Bogota, où la population est prise en tenailles entre armée, milices paramilitaires et guérilla.

Après cinq années passées dans la jungle, le romantisme de la lutte, les idéaux et les convictions de l'ancienne étudiante de Groningue se sont lourdement heurtés à la réalité.
Extraits du carnet de bord de Tanja Nijmeijer parus en septembre 2007 dans le journal colombien El Tiempo :
Juillet 2006 : « Je suis obsédée par les gares. J'imagine souvent que je suis dans une gare, à Groningue, à Amsterdam ou à Utrecht. Je me paie un café ou un cornet de frites, puis je monte dans le train. J'en oublie presque la grande nouvelle. Ici, deux camarades ont le sida, il y en a peut-être d'autres. Ici, personne n'utilise de préservatif. Apparemment, la fille ne sait pas ce que ça signifie. Elle m'a annoncé la nouvelle avec un grand sourire. »
Novembre 2006 : « J'en ai marre, marre des Farc, marre des gens, marre de cette vie en communauté. Marre de ne rien avoir à moi toute seule. Tout ça vaudrait la peine si on savait pourquoi on lutte. Mais vraiment, je n'y crois plus. C'est quoi cette organisation où certains ont du fric, des cigarettes, des gâteaux, et où les autres doivent mendier, pour être rejetés et réprimandés ? C'était comme ça quand que je suis arrivée il y a quatre ans, et ça n'a pas changé. Une organisation où une fille avec de gros seins et une jolie tête peut déstabiliser un plan qui avait été longuement préparé ensemble. Où on doit travailler toute la journée pendant que les commandants se racontent des conneries. Moi, qui sait si je sortirai un jour de cette jungle... [...] Je veux m'en aller, quitter au moins cette unité. Chacun sait qu'il est ici plus ou moins comme un prisonnier. [...] J'en ai assez du bla-bla sur le fait d'être communiste, honnête, ne rien gâcher, obéir. Et de voir à quel point les commandants sont hypocrites, vulgaires et traîtres. »
Avril 2007 : « L'offensive approche, aujourd'hui ou demain nous changeons de lieu. J'ai cinq points de suture à la cuisse, je me suis fait ça avec une pelle. [...] Je ne sais pas, Jans, vers quoi nous allons. Qu'est-ce que ça deviendra quand nous aurons le pouvoir ? Les femmes des commandants roulant en Ferrari Testarossa, avec des implants mammaires et mangeant du caviar ? On dirait bien. »
Juin 2007 : « Ennuyée et affamée. On n'arrive pas à trouver l'ennemi, et c'est pour ça qu'on m'a chargée d'étudier pour la énième fois les textes des Farc. [...] Qu'est-ce qu'une formation ? A quoi sert la discipline ? Pourquoi il ne faut pas dormir pendant le tour de garde ? J'ai décidé d'être ici, je dois en accepter les conséquences. »
« J'ai fait la bêtise d'oser critiquer l'un des commandants et hier, on m'a sévèrement humiliée en public. Mais je m'en fiche. Je m'habitue à l'hypocrisie des Farc et je n'ai plus d'illusions. »
« Parfois je rêve de Maman, d'Ellen, et me réveille en pleurant. Toujours la même question : Ai-je bien fait ? Aurais-je été heureuse si j'étais restée une civile aux Pays-Bas ? Que ferais-je ? Donner des cours, traduire, travailler à l'université ? Dans une entreprise ? Avec un ami, mariée, avec des enfants ? Je suis prête à changer. Cette période met un point final à ma vie dans la guérilla, qui ne m'apporte plus aucune surprise. [...] J'ai tout vu. Je suis comme un poisson dans l'eau, la jungle est mon foyer. Les Farc sont ma vie, ma famille. [...] J'ai beaucoup à donner, mais je ne crois pas que ce soit ici. Même si je suis heureuse ici, c'est certain. Finalement, je suis heureuse quand je dois lutter pour quelque chose, quand je dois vaincre de nouveaux obstacles et souffrir. Bizarre comme je suis. »
« Aujourd'hui, nous avons chargé 10 kilos de nourriture dans nos sacs. Je crois que nous serons bientôt, très vite, au front. Mais nous ne savons même pas où est l'armée. »
Juillet 2007 : « Il est possible qu'on m'envoie à l'extérieur. [...] Je suis prête à le faire. Pour récupérer ma dignité, trouver un peu de culture, sentir une autre ambiance. Avant, je ne pensais pas en être capable, maintenant je crois que si. Qui sait, ce sera peut-être hors de Colombie. »
« Je suis déprimée [...]. Ça fait quatre ans que je cuisine, que je fais des gardes, que je ne lis pas, que j'écris très peu, que je m'énerve pour rien, et qui sait pour combien de temps je suis encore coincée ici, quelle confusion. »
Le 7 septembre dernier, le ministre des affaires étrangères de Colombie, Fernando Araujo, a annoncé que l'armée colombienne avait reçu l'instruction de ne pas traiter Tanja Nijmeijer en « criminelle » si elle était retrouvée.
Tandis que ses parents sont sans nouvelles de leur fille depuis mai 2007, dans une chapelle de la ville où elle a grandi aux Pays-Bas, les bougies se consument pour elle.
Mais, Tanja est-elle toujours en vie ?